L’écrivain à l’heure de l’IA
Je suis écrivain. Mon métier, ma tâche, c’est d’écrire : jouer avec les mots, les sens, faire de belles phrases qui portent des idées fortes. Mon matériau : une langue millénaire, sublime, interminable, si complexe qu’elle peut effrayer.
Être écrivain, aujourd’hui, c’est réussir à dégager du sens dans un temps où l’information nous étouffe : faire de la place pour la beauté, pour une beauté coriace dont on oublie parfois l’existence.
Il y a un an, j’ai découvert les outils d’écriture de l’intelligence artificielle. D’abord un peu sceptique, j’ai vite été fasciné par la puissance infinie, presque divine, de ces machines à textes. Alors, j’ai essayé de l’apprivoiser, d’en apprendre les rouages, les limites, de la pousser dans des zones inconfortables. J’ai joué pendant des heures avec mon concurrent. Pour voir ce qu’elle avait dans le ventre.
Pour être honnête, je ne me suis jamais senti menacé par l’IA. J’aime écrire. Pas elle. Et je suis convaincu d’une chose : le plaisir du texte triomphe toujours.
Dans mon travail personnel, je l’utilise souvent pour me relire, corriger des broutilles, et même recueillir ses idées quand l’inspiration fait défaut. Elle rend les heures d’écriture moins solitaires, moins dépeuplé. L’IA est un outil de travail à la puissance herculéenne à qui il ne manque qu’une seule chose : le désir. Le désir d’écrire, de faire vibrer la langue et d’inventer la vie en partageant nos mots.
L’IA ne remplacera jamais la littérature. Ni les écrivains. Ni les écrivaines. Elle nous met à l’épreuve, voilà tout, et cela n’est peut-être pas plus mal. Elle m’a fait réaliser à quel point j’aimais écrire, à quel point construire un texte seul était mon plus grand plaisir.
Un mot pour finir : à l’ère de l’intelligence artificielle, je crois que l’écrivain est celui qui a toujours l’envie d’écrire alors qu’il sait que son travail peut sembler dérisoire.
Mes résolutions
C’est toujours la même histoire : l’entrée dans une nouvelle année est suivie d’une armée de microdécisions radicales, d’une petite somme de révolutions autoproclamées, censées éliminer nos vices et faire advenir enfin la vie dont on rêve.
Ce sont nos résolutions.
Formulées sous forme de listes méticuleuses ou lancées à l’emporte-pièce dans un bar bruyant (« En 2026, j’arrête de fumer ! »), ces décrets personnels donnent un nouveau cap à nos existences, luttant contre notre fâcheuse tendance à la dérive.
C’est décidé : ma vie ne sera plus jamais la même : DISCIPLINE, SANTÉ, BONHEUR.
Nouvelle année, nouvel espoir : celui de laisser derrière soi ses démons domestiques, de trouver enfin la force d’être ce qu’on espère, à mille lieues de la copie imparfaite et brouillonne que l’on a rendue chaque jour de la vie passée. Et voir surgir, peut-être avec un léger retard, cette fichue meilleure version de nous-mêmes.
Se résoudre, c’est à la fois décider et renoncer par manque de choix. Prendre une résolution, c’est déjà admettre qu’on ne saura pas l’honorer, qu’on la laissera croupir dans les premiers jours de janvier.
Résoudre, c’est aussi trouver la solution (ré-solution) — et quoi de mieux pour cela que de se noyer dans l’alcool ? IN VINO VERITAS. Alors on noie sa vie d’avant dans un peu de vodka : au réveil, je serai un homme neuf, lancé plus que jamais à la conquête du monde. Quelqu’un a un Doliprane ?
Les résolutions parlent de nous : de notre immense soif, de toutes nos petites lâchetés, mais surtout de nos rêves – de ces rêves qui le demeurent.
Nous sommes des êtres de projets.
Il faudrait se résoudre à ne plus se résoudre.
La Fomo
C’est la plus moderne de nos angoisses.
The fear of missing out.
La FOMO, c’est la peur de manquer à l’appel au seul moment où le monde aurait pu nous satisfaire.
De rater une grande fête. D’être le seul qui n’aura pas été là. D’être absent alors qu’on aurait pu être grand.
Avoir la FOMO, c’est penser que le monde a toujours mieux à nous offrir, que la vraie vie est toujours ailleurs, précisément là où je ne suis pas.
Nous sommes la première génération à voir ce qu’elle ne vit pas. Des milliers de vies qui s’ignorent et se regardent à la fois. Chaque story est une preuve : ailleurs, le soleil brille toujours plus fort qu’au-dessus de ma tête.
La FOMO trahit une ambition folle : celle d’être partout, tout le temps et au même moment. De ne rien choisir pour ne rien manquer. De toujours être là, quitte à être un fantôme. Parce que la vérité fait mal : c’est de soi-même que l’on a peur.
Alors, chaque week-end, on arpente les bars et les boîtes de nuit branchées. Pour être sûr d’être vus, perçus, présents à toutes ces fêtes qui tomberont vite dans l’oubli. L’essentiel est ailleurs : pouvoir dire qu’on y était.
Autrefois, on ratait des choses. Aujourd’hui, on les rate en direct.
Il faut apprendre à être absent. À se réjouir que le cœur du monde puisse battre sans nous. À choisir son samedi soir comme on choisirait sa vie : en assumant que chaque oui porte en lui un millier de non, et que c’est précisément ce qui le rend précieux.
« Que l’effacement soit ta façon de resplendir. »